j’aimerais pouvoir dire le mot “aurore”
ce soir j’aimerais pouvoir écrire le mot "aurore", parce que cet instant traverse ma mémoire.
mais je ne le peux, écrasé par une constante de la langue : l’usure…le mot fait cliché, la photo fait chromo…me voici donc coincé entre poncifs et carte postale
et pourtant cet instant est.
la langue s’use d’elle-même, et les maîtres de l’arrogance savent bien nous piéger dans de savantes compositions Ils nous pensent
Et puis il y a les phrases fortes qui sont devenues "citations"…cela s’appelle l’aurore dit l’Electre de Giraudoux et reviennent en mémoire les Parfums éclos d’une couvée d’aurores de l’ami Eluard…Comment dire dès lors ?
Reste l’idée de guerre
de guerre qui se mène dans la langue même Notion chère à Meschonnic, qui évoque dans La rime et la vie, un instant fondé sur un superbe contre-sens: lors de la guerre 14-18, des soldats Bretons ne connaissant pas le français, gémissaient dans leurs blessures "da-guer", ce qui signifie "à la maison", un officier passant par là comprit daguer et prit cela pour la volonté d’en découdre de nouveau.
Et Henri Meschonnic nous livre cette analyse :
"contre-sens horrible, l’incompréhension constitutive de l’anecdote présente comme une allégorie le non-rapport, le non-contact entre un langage qui devient silence tant il est inentendu, et le bruit du monde, du monde en guerre, qui ne peut plus même entendre autre chose que lui-même, et croit se reconnaître dans l’autre en se projetant sur lui jusqu’à l’anéantir.
La guerre dans le langage est cette guerre-là.
Et la poésie est dans ce mouvement-là. Aurore au Kilowatt/heure, prêtant ses pylônes et leurs fils à l’inentendu.



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